Oh, âmes féministes !

Oh, âmes féministes !
Un manifeste pour une éducation égalitaire.
Il m’est impossible, ce soir, de fermer l’œil. Ces langues de femmes qui, enfin, se délient après plusieurs années de douleurs retenues, d’angoisses infinies. Rien qu’à l’écrire, mon cœur bat de plus en plus fort. Mes doigts peinent à frôler le clavier au prix d’un ultime effort. Un peu partout, les voix se lèvent, stridentes. Elles proclament — non sans une pointe d’hypocrisie — comment les femmes devraient se comporter devant les hommes et, au mieux, comment éduquer nos petites filles à devenir des féministes. Je suis féministe et je suis mère de deux garçons. Dois-je me contenter de cela ? Dois-je me reposer sur mes oreillers parce que j’ai mis au monde deux genres masculins ? Comment en sommes-nous arrivées là ?
Ce soir, encore, en y repensant, tout semble être conclu, tout nous ramène aux comportements des femmes. C’est à elles de parler. C’est à elles de dire NON. C’est à elles d’apprendre à leur fille à faire ceci, à faire cela. Ce qui est inquiétant, c’est cette facilité que nous avons à vouloir éduquer les petites filles uniquement. Nous voulons apprendre à nos filles une autre façon de résister aux dictats des hommes, car ce sont elles qui souffrent le plus.
Ce soir, toujours, je me suis posé la question : et nos garçons ? Qui se chargera de leur éducation ? Nous pouvons procéder à une refonte intégrale de l’éducation de nos filles, si nous considérons celle de nos garçons comme acquise, les inégalités persisteront. Aucune loi n’éradiquera la misogynie, le sexisme, le harcèlement ou encore le racisme si nous, parents, ne prenons pas les taureaux par les cornes. Prévenir vaut mieux que guérir, dit-on. Plus tôt nous investirons dans l’éducation de nos garçons, mieux ils vivront en accord nos filles. Pourquoi ne pas élever les deux genres de la même manière ?
Avant la naissance, nous posons la main sur le ventre, les yeux fermés en guise de prière : « tu seras une gentille petite fille, ma princesse ; tu épouseras un bon mari. » Et ce, non sans une pointe de désespoir, car nous ne voulons pas que notre enfant subisse plus tard ce que nous endurons aujourd’hui. Pourquoi, si c’est un garçon que nous attendons, ne pouvons-nous pas espérer qu’il soit un garçon respectueux, qu’il trouve une femme ou un homme qui le mérite ?
« Non, mais, tu es déjà prête ? Tu as pris la douche ?
– Non.
– Dépêche-toi, tu sors de cette maison sans prendre une douche, tu es une fille hein, nom de Dieu ! »
J’étais en visite chez mon amie Siby lorsqu’elle réprimanda sévèrement sa grande fille. Elle en a deux. Une fois sa fille dans la salle de bains, je lui ai demandai :
« Pourquoi, avoir rajouté “tu es une fille” ? Cela veut-il dire que je ne pourrais pas dire à mon fils d’aller prendre sa douche ? Nathan ne sort pas non plus de la maison sans se lever. Je me mets à la place des profs et d’autres enfants, me dis que je n’aimerais pas avoir dans ma classe, les enfants qui sentent mauvais. C’est aussi pour ça que nous luttons : l’égalité.
– Égalité, dis-tu ? Je ne vois pas le rapport Naom, c’est une fille. Il faut qu’elle soit propre ! »
J’ai réfléchi rapidement aux propos de Siby. Dans notre groupe d’amis, elle est la seule à avoir des filles. Nous sommes six. Grâce, Yolande, Mouna, Dida et moi n’avons que des garçons. Nos discussions tournent autour de la discrimination, du sexisme et même de nos conditions de vie. Allons-nous laisser perpétuer ce que nous reprochons à nos conjoints, à nos frères aujourd’hui ? Allons-nous laisser nos garçons être la copie conforme des hommes de notre société actuelle qui ne savent ni s’occuper des tâches ménagères ni respecter les femmes, et dont leur passe-temps favori serait de harceler les femmes tant sur le plan moral que sexuel ?
Nous souffrons de l’éducation que nous avons reçue, mais nous la reproduisons nous-mêmes. Il faut que les filles soient propres. Ce qui sous-entend qu’elles doivent l’être pour plus tard, afin de pouvoir mieux séduire les garçons. Les garçons ne subissent pas ces remontrances. Nous exigeons d’eux qu’ils soient intelligents, qu’ils travaillent bien à l’école. Lorsqu’ils rentrent de l’école, nous exigeons qu’ils fassent leurs devoirs, qu’ils révisent leurs leçons. Aux filles, nous demandons qu’elles viennent nous aider à faire la cuisine, à ranger la maison. Nous disons rarement aux filles de bien travailler à l’école. Nous nous contentons qu’elles aient une note moyenne. Après tout, elles se trouveront un bon mari, riche de préférence. Il suffit qu’elles soient bien éduquées. Lorsque j’ai décidé d’apprendre à conduire une voiture, un de mes moniteurs m’a dit ceci : « Nous allons vous apprendre également à dépasser vos peurs. Vous savez, dans le pays du sud, les femmes sont éduquées à devenir une bonne femme au foyer, une bonne mère. C’est la raison pour laquelle beaucoup craignent la conduite. » Il n’avait pas tort. La force de caractère que nous insufflons à nos garçons disparait quand nous nous adressons aux filles. Elles grandissent avec l’idée de servir, de se soumettre. Et pour cela, il faut :
Qu’elles aient une bonne hygiène de vie.
Qu’elles sachent faire à manger.
Qu’elles sachent passer l’aspirateur.
Dès l’enfance, nous n’apprenons pas aux garçons à tout faire pour plaire aux filles. Nous n’exigeons aucune bonne manière de leur part. Comment peuvent-ils, adultes, respecter ce qu’ils ont vu et considéré comme faible, dénigré pendant toute leur jeunesse ? Leur sœur ou leur mère :
Cuisine pendant qu’ils sont en train de regarder la télé,
Débarrasse leurs assiettes après le repas,
Prépare leur bain.
Nous disons aux garçons : « arrête de pleurer comme une fille ! » Et ils essuient leurs larmes. Non pas parce qu’un garçon ne ressent pas de douleur, mais parce qu’il ne doit pas montrer sa peine. Montrer sa peine est un signe de faiblesse. Les filles sont autorisées à ressentir la douleur, mais pas les garçons ? Nous n’exigeons pas des garçons qu’ils doivent être propres, mieux s’habiller, être présentables à la maison ou à l’extérieur. Quand ils sont adolescents, nous assistons sans réprimander, aux querelles quand le frère lance à sa sœur : « Qu’est-ce que t’as, toi ? T’as tes règles ? »
Nous cautionnons tous ces mots, ce langage qui rabaissent le fait d’être fille, à tel point qu’ils sont devenus habituels. Des insultes ordinaires.
Nous ne demandons pas aux garçons de nettoyer une cour, de passer l’aspirateur ; ni de s’asseoir à côté de nous quand nous faisons la cuisine, afin d’en être capables plus tard, ni de débarrasser les assiettes après qu’ils ont fini de manger.
Un jour, un de mes amis m’avait dit qu’il n’oserait jamais prendre une cuillère pour se servir à manger, car sa mère ne l’avait pas éduqué comme cela. Sa femme le servait et débarrassait la table à chaque repas. Le comble, ce jour-là, c’est que leur fils, nouveau-né, pleurait. Il interpella sa femme. Elle devait également s’occuper également du bébé…
Nous mettons nos fils sur un piédestal et les femmes sont leurs servantes. Lors d’une fête de mariage — c’est vérifiable dans tous ces genres de fêtes — les hommes demeurent assis, sirotant du Whisky ou de la bière. Les allers-retours pour servir à manger ne se font que par les femmes. De même, nous disons aux filles qu’elles doivent être soumises aux hommes. « La lettre de Paul aux Éphésiens, c’est marqué dans la Sainte Bible, m’a rétorqué un cousin. Tes pensées féministes vont à l’encontre des vérités bibliques, femme ! » Des vérités bibliques… Nous interprétons les livres Saints à notre avantage. L’essentiel est que cela aille dans le sens qu’on veut.
À qui la faute ? À nous, les femmes.
Qui porte et donne naissance aux filles ? La femme.
Qui porte et donne naissance aux garçons ? La femme.
Les études montrent que lors d’un divorce, les mères obtiennent la garde des enfants dans 95 % des cas. Les pères se contentent d’une garde alternée qui est souvent soldée par une simple visite. Ils n’interviennent quasiment plus dans l’éducation de leur progéniture si ce n’est, de temps en temps pour des sorties de loisirs. Mais qu’en est-il dans les familles dites normales, avec les deux parents ? Qui s’occupe réellement de l’éducation des enfants ? Nous pouvons dire, sans nous voiler la face, sans recourir aux études statistiques, que la personne qui s’en charge, au sein de la majorité des couples hétérosexuels, est la mère. D’où la majorité des gardes d’enfants obtenues par celles-ci.
Je disais que nous devons éduquer nos filles et nos garçons de la même manière. Au lieu des : « arrête de pleurer comme une fille ! », pourquoi ne pas dire « arrête de pleurer » tout simplement ? Ou, si nous voulons coûte que coûte faire une comparaison, pourquoi ne pas dire « arrête de pleurer comme un bébé » ? Tous les bébés pleurent, qu’ils soient un garçon ou une fille.
J’accuse particulièrement les femmes d’être la source de ces inégalités nuisible entre hommes et femmes. Nous sommes, encore aujourd’hui, majoritairement responsables de l’éducation de nos garçons.
J’accuse les femmes d’avoir perpétué cette éducation léguée par nos mères et nos grand-mères. Si aujourd’hui nous nous convertissons au féminisme pour dénoncer ces inégalités, nous devons, dès le moment où nous en prenons conscience, commencer à repenser le modèle de société que nous souhaitons léguer à nos enfants. La rééducation de nos garçons est autant à revoir que celle de nos filles. Et ce travail doit débuter aujourd’hui.
Bannir de nos langages et comportements le sexisme ordinaire.
Bannir du vocabulaire de nos garçons qu’une fille énervée ne signifie pas qu’elle a ses règles
Repenser notre propre éducation et transmettre la meilleure à nos enfants.
#Balancetonporc ?
Balance ton porc. Pour inciter les femmes qui subissent le harcèlement sexuel à parler. Le résultat ne s’était pas fait attendre, les langues se sont été déliées certes, mais pourquoi le mot « porc » ? Quelque chose m’a heurée, au plus profond de mon être, la première fois que j’ai pris connaissance de ce hashtag. Une douleur, une honte pour la mère de deux garçons que je suis. En l’espace d’un battement de cils, j’ai vu mes garçons devenus grands. Si c’était un d’eux qui est ainsi balancé ? Cela voudrait dire que je l’ai tout simplement mal élevé, que je n’ai pas su lui insuffler le b.a.-ba du respect ?
Si Théo Ananissoh nommait les femmes, « l’origine » des hommes, où sont les mères ? Que ressentent-elles en voyant le qualificatif que le monde donne à leurs fils ? Ces hommes que nous avons mis au monde sont-ils, tout à coup, devenus des porcs ? Pourquoi donc cette comparaison ? N’avons-nous pas donné, nous-mêmes, cette force aux hommes ? D’abord, en leur inculquant dès le jeune âge qu’ils sont plus forts que les femmes ; puis, adultes, ce sentiment de supériorité s’emparant d’eux les élevant au firmament du pouvoir, tant sur le plan sociétal que sexuel ?
N’oublions pas non plus que l’inégalité entre les genres est aussi vieille que le monde. Autrefois, l’homme part à la chasse et la femme à la cueillette. La littérature a longtemps attribué aux femmes les travaux domestiques, aux hommes le travail à l’extérieur, la conquête, la capacité à posséder la femme. Nos ancêtres ont soutenu des thèses comme : « Sois un cordon bleu en cuisine, une bonne ménagère au foyer et une salope au lit ». Tout cela dans le seul but de plaire aux hommes. La femme doit être un cordon bleu en cuisine, mais les meilleurs restaurants plébiscités par le guide Michelin appartiennent aux hommes ? Elle doit être une salope au lit tandis qu’un homme peut afficher sa sexualité et être qualifié de séducteur ?
Et nous avons continué à reproduire ces clichés, à élever nos enfants conformément à cela.
Le temps est venu de faire comprendre à nos fils que les filles reçoivent les mêmes enseignements qu’eux à l’école. Cela va de soi qu’à la maison, ils aient également la même éducation que les filles. Nous — mères — avons perpétué trop longtemps ces comportements que nous rejetons aujourd’hui. Nous avons oublié que les pouvoirs sont entre nos mains. Que c’est à nous de façonner les filles et les fils de demain.
En France, nous signons chaque jour des lois qui ne s’appliquent presque jamais. Nous signons des tribunes qui tombent aussitôt dans l’oubli. Neuf cas sur dix des plaintes pour harcèlement sexuel restent sans suite. Ce qu’il nous reste à faire, c’est un retour aux sources, un remaniement de la base, une rééducation de nos hommes et pas uniquement des femmes.
Derrière un grand homme se cache une femme de pouvoir, dit-on. J’estime que chaque femme qui met au monde un enfant a un pouvoir. Tant que nous porterons en notre sein, le monde ; tant que nous mettrons au monde les hommes et les femmes, nous serons responsables de leur devenir. C’est un travail d’hommes et de femmes si nous voulons éradiquer les inégalités de la terre.
Et si nous — hommes et femmes — réapprenons à éduquer nos enfants ?
Naomi AJAVON, Le cri d’une mère