No Home, Yaa Gyasi
On 7 janvier 2017 | 2 Comments

No Home -Homegoing-, Yaa Gyasi.

Il y a de ces livres qui, une fois finis, vous bouleversent, perturbent vos nuits et vous donnent envie d’avancer. NO HOME (1) ou HOMEGOING (2) de Yaa GYASI en est un. Je n’ai pas pu reposer ce livre quand je l’ai reçu, avant même sa mise en rayon. Le doux supplice lorsqu’on travaille dans les métiers du livre… No Home relate l’histoire de deux demi-sœurs Effia et Esi nées au Ghana au XVIIIe siècle. Nous suivons les descendants d’Effia, mariée à un gouverneur britannique esclavagiste, au Ghana ; puis ceux d’Esi, qui a été vendue comme esclave pendant le commerce triangulaire, aux États-Unis. Le lecteur voyage ainsi entre le Ghana et l’Amérique tout au long du livre, en alternant des escales dans l’Afrique de nos pères guerriers, des plantations de coton, des mouvements des activistes Noirs, la Guerre de Sécession, La Grande Immigration, la vie dans les rues de Harlem, d’Alabama, etc. jusqu’à nos jours.
Ce que nous appellerons des chapitres de ce livre est, en réalité, titré du prénom de chaque personnage principal. C’est un livre phénoménal où chaque partie constitue une nouvelle à elle seule.

Écrire l’histoire

« Nous croyons celui qui a le pouvoir. C’est à lui qu’incombe d’écrire l’histoire. Aussi quand vous étudiez l’histoire, vous devez vous demander : “Quel est celui dont je connais pas l’histoire ? Quelle voix n’a pas pu s’exprimer ? Une fois que vous avez compris cela, c’est à vous de découvrir l’histoire. » (3)
C’est probablement une des raisons pour laquelle Yaa GYASI nous présente un premier roman aussi intense et dense, une saga familiale en somme, étalé sur plusieurs générations, qui met le lecteur face à lui-même. Qu’on soit Blanc ou Noir, l’esclavage posé comme fondement de ce roman fait écho à nos craintes intérieures. Pourquoi chercher un responsable à ces atrocités alors que nous le sommes tous ?
« Il y a un fort sur la côte du pays fanti, on l’appelle le fort de Cape Coast. C’est là qu’ils gardaient les esclaves avant de les expédier à Aburokyire : l’Amérique, la Jamaïque. Les marchands ashantis y amenaient leurs captifs. Des intermédiaires fantis, étés ou gas les gardaient, puis les vendaient à des Anglais et à des Hollandais ou à celui qui offrait le meilleur prix. Tout le monde était responsable. Nous l’étions tous… Nous le sommes tous. » (4)

Maame, la matriarche, celle par qui tout avait commencé, n’était-elle pas elle-même une esclave ashantie, cette forme d’esclavage qui résiste aux siècles et que nous peinons à abolir au sein de nos foyers aujourd’hui ? No Home n’est-il pas la métaphore d’une société qui crie la fin de l’esclavage sur le papier, mais qui, dans la plupart des actes que nous posons, est toujours d’actualité ?

Les fables, les légendes, l’Afrique Noire

No Home est également un rappel de ces contes que nous avons jadis, aimés entendre, le soir, autour du feu, pour ceux qui ont eu cette chance. Ainsi, nous y retrouvons les mises en garde de l’Anansi l’araignée — Yévi Golotoé, chez mes frères et sœurs du Togo. Nous revivons le retour des guerriers et les fêtes arrosées d’« Akpeteshi » et du vin de palme — Déha. Nous y mangeons de l’igname, du fufu. Nous assistons aux remises de dotes, aux mariages, aux superstitions, à l’interprétation des rêves et de la folie. Nous redécouvrons la langue twi et des expressions, pour ceux qui ont des origines ghanéennes, en parcourant les rues de Kumasi, d’Edweso, de Takoradi : Akwaaba, Obroni, sah… Bref, la Gold Coast. Et les grands noms à jamais gravés de nos mémoires tels : Omanhini, Nyame, Yaa Asantewa, Osei Tutu, Kwami Nkrumah etc.

Célébrer la femme

En filigrane de ce livre s’inscrit le combat des femmes. Tout au long, Yaa GYASI nous peint des personnages féminins mythiques. L’auteure nous montre le combat des mères qui, le plus souvent, paraît, de prime abord, insignifiant, mais détermine l’évolution de leurs progénitures que cela soit au Ghana ou en Amérique. Ainsi, c’est sur l’acte posé d’une femme « Maame » que commence ce livre. C’est également sur la détermination de sa descendante « Marjorie » que se ferme ce roman malgré son historique noir, empreint de sang, de souffrance et de deuil que nous avons toujours du mal à faire, donnant l’espoir à l’humanité.

Yaa GYASI signe ici un grand roman qui rend hommage à la littérature ouest-africaine. Merci pour ce roman à travers lequel nous avons marché, les pieds meurtris, dans les forêts de nos ancêtres jusqu’au fort de Cape Coast. Merci pour ce rappel historique douloureux de ce que « ceux qui sont partis » ont vécu hors du Berceau de l’Humanité. Nous avons pleuré et tenté de faire le deuil de ceux que nous avons perdus, parés de nos pagnes noirs et rouges ou de nos Kenté, en dansant sur l’« adowa ».

(1) Yaa GYASI, No Home, Calmann Levy, 410 pages, 4 Janvier 2017, Traduit de l’anglais par Anne Damour.
(2) Yaa GYASI, Homegoing, Ed. Alfred Knopf, 305 pages, June 7th 2016 (V.O. en anglais.)
(3) Yaa GYASI, No Home, cit. p. 311
(4) Ibid. p. 199

Naomi AJAVON

Comments2
No Home | Ma collection de livres Posted 16 janvier 2017 at18 h 43 min   Répondre

[…] critiques Babelio  Afrolivresque.com (présentation vidéo par l’auteur) Blog La croisée des plumes Blog Café […]

ChezLo Posted 8 février 2017 at11 h 47 min   Répondre

Quel livre ! Dès le début, plongée dans l’ancien royaume du Ghana, on vit ce que vit Esi, ce que vit Effia. Et lentement, inexorablement, les générations s’égrènent et traînent avec elles toutes les conséquences, toute une histoire, toute l’Histoire. Un livre important.

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