Lauren Ekué, l’Interview
On 2 décembre 2015 | 0 Comments

Merci à Lauren Ekué, d’avoir bien voulu répondre à nos questions.

La Croisée des Plumes : Bonjour Lauren ! Avez-vous toujours eu envie d’être écrivain ?

Lauren Ekué : Je suis d’abord une lectrice. Depuis l’enfance, j’aime lire. J’ai commencé à lire seule à l’âge de quatre ans. Puis, mes enseignants lisaient mes copies, mes rédactions, ou les photocopiaient en guise de corrigé. L’envie de devenir écrivain m’est venue en comprenant que dans la plupart de mes lectures, les personnages noirs, féminins et positifs étaient absents. J’avais envie de me projeter avec des héroïnes positives ou de grandes tragédiennes. Je crois que l’Antigone de Jean Anouilh a été un premier déclic. Anna Karenine, Madame Bovary, j’étais certaine qu’on pouvait me raconter pareils destins, indépendances, illusions, goûts et fastes, mais avec des personnages noirs. Le devenir écrivain n’a jamais été une obsession, les malheureuses circonstances de ma vie font que cette vocation s’est imposée.

Comment vous est-il venu l’idée d’écrire ? À quel âge avez-vous commencé ?

Icône Urbaine a été écrit pour une partie quand j’avais entre 21 et 23 ans. J’ai pris la plume, car je ne trouvais pas un job d’attachée de presse mode/beauté. De la frustration est née ma vocation. Ma carrière est le revers des discriminations dont j’ai fait l’objet à un moment précis de ma vie. L’écriture est un moyen d’exprimer sa colère. En France, d’après mon expérience, il serait donc plus facile pour une femme noire de devenir romancière qu’attachée de presse mode.

Dans vos romans, vous avez choisi un style de langage familier un peu particulier — le hip-hop, j’imagine ? —, n’avez-vous pas peur que ce style restreigne votre lectorat ? Je pense surtout à ceux et celles qui sont à Lomé, qui voudront vous lire, mais qui ne sont pas habitués à ce courant.

Mon premier roman, [Icône Urbaine, N.D.L.R.], est une œuvre très conceptuelle, elle ne généralise pas toute ma bibliographie. En tout cas, je suis fière d’avoir écrit le premier livre de Hip Hop feminism à la Française et dlaurenekue’avoir repoussé les codes du genre par son esthétisme à la fois dans l’écrit et la forme. Herméneutique d’Icône Urbaine a justement pour but de démontrer que les valeurs et les codes peuvent s’inverser. C’est un livre beaucoup plus subversif qu’on le croit. Le malaise, la difficulté de lecture, participent justement à l’effet recherché. On demande toujours à certains de maîtriser les codes et les nuances des uns, j’ai donc pris un malin plaisir à faire le contraire. Pourquoi devrais-je avoir peur de proposer une écriture décolonisée ? Les projets de l’année 2015, viennent tous de me donner raison. L’art et la littérature existent surtout pour sortir les gens de leur zone de confort.

Parlez-nous de vos œuvres.

J’essaie de produire des œuvres positives, j’en avais marre de lire des œuvres violentes, surtout lorsqu’il s’agit d’inscrire des héros noirs, en particulier, les femmes. Évidemment, la condition noire n’est pas la plus aisée, mais ce n’est heureusement pas que ça. J’écris souvent les livres que j’aimerais lire. J’avais envie de lire de la chick lit’, ne trouvant pas ce que je cherchais, je m’y suis attelée. Black Attitude #1 Rose est un livre où l’on rigole tout en apprenant pas mal de choses sur un milieu précis. Le titre anglo-saxon est basé sur Blonde Attitude de Plum Sykes. Je tiens à mettre en avant les femmes noires dans mes livres. J’utilise un français identique à celui de nombreux écrivains français contemporains et non la version académique, celle des belles lettres, enseignée au Togo et probablement dans le reste de l’Afrique francophone. En tant qu’écrivain, il faut s’interroger autour des politiques construites autour de la langue. La décolonisation des esprits passe aussi par là.

Comment trouvez-vous les thèmes de vos livres ?

Dans la plupart de mes livres, je pars avant tout de ma condition et de mes expériences, il y a toujours des anecdotes biographiques y compris dans Black Attitude #1. Je lie inconsciemment la race, la classe et le genre. Mes connaissances s’étoffent et mes convictions se renforcent à chaque livre. Cependant, j’aime aussi l’humour et la légèreté. Cette année, je compte 10 ans d’écriture et l’expérience diasporique est omniprésente dans mon travail. Je l’incarne, je la pense, je la vis, donc je l’écris. Je restitue une part de mon univers, de mes aventures et mésaventures. Pour Carnet Spunk, c’est une tranche de vie en temps réel. J’ai aimé ma rencontre avec Zora Neale Hurston à travers ses écrits, sa vie.

Qu’aimez-vous lire ?

J’aime lire des essais, des livres de sociologie, des beaux livres, des biographies, des romans, de la chick lit, des modes d’emploi, des livres de cuisine, des articles de journaux, des textes de mode, la Bible, les livres de développement personnels… Je viens de terminer la biographie de la Comtesse Greffulhe et celle d’Elizabeth Arden.

Votre livre culte ?

The Black Female Body : a photographic history de Deborah Willis Thomas. La force de l’essai et la puissance des images font de ce livre une superbe œuvre.

Le classique qui vous tombe des mains ?

Peau noire, masque blanc de Frantz Fanon.

Le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

Hell de Lolita Pille, en lisant ce livre, je me suis dit que je pouvais me mettre à l’écriture. J’ai trouvé ce livre léger et divertissant, l’écriture est contemporaine, rien d’ampoulé. La romancière n’était pas là pour montrer sa maîtrise des belles lettres, elle n’était pas dans cet effort ni à sa recherche. C’était simple, pêchu, pas de style ampoulé ni de circonvolutions pompeuses, l’ennui ne guettait pas en bout de page. Ce livre a été une source d’inspiration.

Le livre que vous offrez le plus souvent ?

Un enfant du pays de Richard Wright.

Le livre qui vous a fait pleurer ?

Huit hommes de Richard Wright fait autant rire que pleurer. Je ne pleure pas quand je lis, l’écriture ne génère pas souvent ce type d’émotions chez moi.

Le livre qui vous fait hurler de rire ?

Black Attitude #1.

Le livre que vous avez écrit le plus rapidement ?

J’ai surtout adoré écrire Black Attitude #1 !

Le livre que vous auriez aimé écrire ?

La Bible ! Mais aussi No Logo de Naomi Klein, les contes de Grimm et la série Empire.

Que pensez-vous de la littérature togolaise ?

La littérature togolaise est assez qualitative bien que trop classique à mon goût. C’est un petit pays, mais les talents y sont nombreux. La maison d’éditions Graines de Pensées fait de belles choses. D’ailleurs, je tiens à souligner l’initiative du Pr et Dr Susanne Gehrmann et Dotsé Yigbe, qui viennent de publier un ouvrage composé de nombreux articles autour de La Créativité intermédiatique au Togo et dans la diaspora togolaise. La littérature togolaise sort de sa discrétion grâce à l’initiative du Pr. Koffi Anyinéfa. Sa plateforme, le Togo littéraire, recense les ouvrages des auteurs togolais. Les critiques y sont riches et bien argumentées. Tous ces brillants professionnels sont en train de donner un cadre à la littérature togolaise. Ils définissent des courants, des orientations, des réflexions. J’ai failli oublier de dire que je lis tous les ouvrages de Têtêvi Godwin, j’ai adoré faire sa rencontre l’été dernier. Les ouvrages d’Esse Amouzou sont très intéressants.

Quels sont les auteurs togolais que vous avez lus et quelles sont vos relations avec ces derniers ?
J’ai lu Kangni Alem, notamment Esclaves. J’ai adoré ce roman ! J’ai détesté ce roman ! J’ai lu aussi Sami Tchack. Je ne compte pas d’écrivains parmi mes amis intimes. Cependant, je suis très heureuse de les rencontrer lors des salons du livre, j’aime discuter avec Ayi Hill sur Facebook. J’apprécie également le travail d’éditeur d’Ekoué.

Un conseil à l’endroit des jeunes auteurs ?

Lire beaucoup et rester humble.

Outre vos livres, quel peut être votre apport pour la littérature togolaise ?

J’apporte surtout mon expérience doublement diasporique, puisque ma famille est Aguda et je suis née en France donc j’ai grandi avec le français tel qu’il est pratiqué en France. Je suis une diasporique au carré ! C’est donc avec une immense fierté que j’ai accepté de représenter la littérature togolaise lors de l’Expo Milano 2015.

Un mot à vos lecteurs ?

Je remercie mes lecteurs et lectrices, pour leurs rires. J’aime savoir que mon sens de l’humour est partagé. Et qu’un rêve peut devenir réalité en comptant seulement sur nos propres forces.

Pour La Croisée des Plumes,
Naomi Ajavon

Bibliographie :

Black Attitude #1. Roman. Éditions Anibwé, Paris 2011. 256p. ISBN 978-2-916121-49-9

Carnet Spunk. Essai. Éditions Anibwé, Paris 2010. 68p. ISBN 978-2-916121-25-3

Icône Urbaine. Roman. Éditions Anibwé, Paris 2005. 160p. ISBN 2-916121-02-1

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