Du Sang sur le Miroir – Cosmos EGLO
On 17 juillet 2014 | 9 Comments

« J’ai lu avec intérêt Du sang sur le miroir, un livre écrit par le Togolais Cosmos Eglo, réédité et republié par l’Harmattan en septembre 2012. L’ouvrage, du genre roman, est une intrigue politique qui, à première vue, se veut une version romancée de faits réels survenus au Togo. Le récit est passionnant, le style vif, désinvolte et plein d’humour. L’histoire rompt avec le « roman du village », pour tacler des problèmes contemporains qui gangrènent l’Afrique : coups d’État, utilisation de l’armée à des fins politiques, détournements de fonds publics, culte de la personnalité, manipulation de Constitution, duplicité de la France, etc. Le héros, Kodjo Médiros, et l’antihéros, le général Telou, partagent, à quelque chose près, les mêmes caractéristiques : la soif du pouvoir !

À ma connaissance, cet ouvrage avait été publié pour la première fois par Edilivre en janvier 2009. Edilivre, cependant, supprima la publication du livre en février 2011. Un site Internet laisse savoir que l’éditeur, à l’époque, avait évoqué des menaces qui pèseraient sur lui. Ce même site révèle que les autorités ghanéennes auraient exercé des pressions sur l’auteur, alors qu’il se trouvait en exil au Ghana. »

Fiche de lecture

Titre de l’ouvrage : Du sang sur le miroir

Auteur : Cosmos Eglo

Situation de l’œuvre dans la vie de l’auteur : Du sang sur le miroir est le premier roman de Cosmos Eglo, journaliste de son état, né le 6 mars 1963 à Lomé.

Contexte historique et culturel : Cosmos Eglo fit publier cet ouvrage chez Édilivre en janvier 2009, puis chez l’Harmattan en septembre 2012, après qu’Édilivre, évoquant des menaces reçues, eut supprimé l’édition de l’ouvrage. Inspiré de l’histoire du Togo, du coup d’État militaire de janvier 1963 (comme l’indique l’incipit « Lomé, une nuit de janvier 1963 ») jusqu’à l’époque tourmentée des années 1990s, cet ouvrage est un regard rétrospectif, à l’heure du bilan (sous fiction romanesque ou non) sur le processus de démocratisation en Afrique.

Genre : roman

Thèmes : Coup d’État militaire, dictature, détournement de deniers publics, obsession de l’exercice du pouvoir politique, culte de la personnalité, mainmise des anciennes métropoles sur les anciennes colonies…

Découpage de l’œuvre : ici, la progression de l’action suit un schéma quinaire.

Après des années d’exil volontaire en France, Kodjo Médiros (le héros) revient à Lomé. Il fonde un parti politique, se porte candidat aux élections présidentielles et, déjà, se voit dans la peau de président de la République…

Kodjo perd les élections. Qui plus est, un coup de force de l’armée togolaise interrompt le processus électoral.

Sous les auspices de l’Élysée, Kodjo mène mille intrigues pour s’emparer de la magistrature suprême, en passant par les fonctions de Premier ministre. Devenu chef du gouvernement, il a recours à l’assassinat politique pour éliminer ses concurrents. Puis il fait volte face et tente de conquérir définitivement le pouvoir en se mettant dans les bonnes grâces de la Maison-Blanche.

Kodjo se retrouve dans un engrenage. Tous ses manèges vont à la vau-l’eau. Il n’a d’autres alternatives que le chantage.

Kodjo est assassiné sur ordre de l’Élysée.

Personnages principaux et leurs relations :

Tino, opposant politique, candidat présidentiel.

Dopé, opposante politique, candidate présidentielle.

Kodjo (le héros), opposant politique, candidat présidentiel, acolyte, puis antagoniste et obstacle à Tino et Dopé.

General Télou, chef de l’État, antagoniste et obstacle à Kodjo, Tino et Dopé.

Jacques Rocard, ambassadeur de France au Togo, mentor, puis antagoniste et obstacle à Kodjo.

Bill Gordon, représentant de la Maison-Blanche, mentor à Kodjo

Analyse des personnages

Bill Gordon : Autoritaire, plein de morgue, richissime, corrupteur et manipulateur. Il incarne la puissance des États-Unis d’Amérique, exerçant une grande influence sur Kodjo dont la plupart des actions sont dictées par lui.

Jacques Rocard : fourbe, filou, « une tête de renard, de petits yeux sournois éclairant une mine lutine », manipulateur, hypocrite, instigateur de crimes, tire les ficelles dans l’ombre et fait agir Kodjo.

Dopé : Corpulence de titan, l’air hargneux, toujours nerveuse, voix tonitruante, l’allure martiale. Elle est rude, « elle ne crache que des crudités », et ne plaisante jamais. Personnage émotif, incontrôlé et sensible, son caractère détermine ses loisirs (les arts martiaux) et ses options politiques : changement radical, lutte armée.

Tino : Des yeux rieurs, toujours souriant, agréable à vivre, douceur d’enfant, parle d’une voix posée, sans contractions du visage ni gestes superflus. Il est circonspect, « mesure et pèse chacun de ses mots ». Logique, calme, serein, maître de lui-même en toutes circonstances, il est pacifique à l’ extrême, éprouvant une terrible répugnance pour la moindre brutalité, et de là ses loisirs (tennis et l’orgue), aussi bien que ses options politiques : non-violence, sens du compromis.

Général Télou : Personnage aux allures bestiales. « Des dents carnassières », « des nerfs taillés au burin ». Il est rude, brute et inculte : « Le président de la République s’habillait de travers, se mouchait du revers de sa veste, crachait sur la moquette, urinait du haut de son balcon, ostensiblement tripotait les seins de ses invitées. Un jour, dans un noble souci de galanterie, le président de la République exhiba crûment les garnitures de ses entrecuisses, frappant ainsi les yeux d’une éminente personnalité. Enchantée, la dame s’évanouit sur le coup ! » C’est un tueur psychopathe dont le nom est passé sous silence (le sergent X) dans le prologue, mais que le lecteur retrouve et identifie facilement tout au long du récit.

Kodjo Médiros : Héros du récit, connaît une enfance difficile. Orphelin de mère dès le berceau, il n’hérite de son père (concierge à la SGGG) que misère. Cette enfance pénible le motivera à trimer dur pour gagner sa vie. Il se sent « prédestiné à combattre pour vivre ». Aussi ne se tolère t-il pas la moindre défaillance dans ses visées : « Aux ânes bien nés, le malheur n’attend pas le nombre des ratés ». Telle est sa philosophie. Cette quête pour une vie meilleure évolue rapidement, devient la soif d’une vie de débauche et, plus tard, un appétit morbide pour l’exercice du pouvoir politique. « Sur les bancs de l’école, se confiant à son instituteur, il dit qu’il rêvait d’exercer le métier de chef d’État ».

Son physique, d’ailleurs, reflète à merveille son état d’âme. Haut sur pieds, mise cossue, mine fière, yeux pétillant d’ardeur, front fuyant et plein d’intelligence. Il en sort malin, ingénieux et opportuniste, se prêtant à tous les coups bas, dans sa quête effrénée du pouvoir. Devenu Premier ministre, « il retrouve sa vie », se montre friand des délices gustatifs et des plaisirs charnels. Ainsi, amoureux de sa langue, passionné de la table, il engouffre lapins, moutons et vaches au cours de déjeuners monstres. Tout au long du jour, il se perd en bombances et, au bureau, accueille ses maîtresses deux à deux jusqu’à midi. Son ambition devient folie des grandeurs. « Il préférait commander », « il rêvait de briller du haut de son empire ».

Personnage dynamique, Kodjo, obsédé par la prise du pouvoir, subit un changement dramatique. Du filou qui se contente de recourir aux coups bas pour éliminer ses adversaires politiques, il devient un tueur. Bien sûr, cette métamorphose naît d’un drame intérieur que le narrateur a si bien dévoilé. « …aussitôt le refroidit un frisson de gêne, et quel silence alourdit son âme. Il n’avait jamais attenté d’une façon quelconque à la vie d’autrui, et il n’avait jamais pensé qu’un jour il en arriverait là. Encore silence. Long silence. Et sursaut : il n’allait tout de même pas s’embarrasser de scrupules ! (…) Écraser ! Tel est le secret pour sortir victorieux de cette mêlée dans laquelle il s’est engagé, mieux, tel est le secret pour en sortir vivant. Dévorer pour ne pas se faire dévorer, écraser pour ne pas se faire écraser. Désormais il s’intégrait, désormais il adhérait pleinement à l’esprit de cette lutte où coup bas, violence et crime sont autant de recettes inaccessibles au néophyte qu’il était jusqu’alors. Caprices, les murmures de son cœur ; caprices, les tremblements de sa conscience. Maintenant il va se boucher les narines pour extraire l’or des fèces, maintenant il va fermer les yeux pour extraire l’or du sang. »
Face au péril, Kodjo, aveuglé, engourdi par son appétit du pouvoir, choisit la fuite en avant, et s’ébranle vers la menace, ce qui le perdra.

Personnage invisible et anonyme : le chef d’État français, fourbe, cynique, incarnation de la duplicité. Quand le général Télou se plaint de ce que Kodjo soit encore en vie, le chef d’État français lui répond : « petit Kodjo deviendra grand, pourvu que la France lui prêtre vie ». Et devant l’impatience de Kodjo de voir la France assassiner le général Télou, le chef de l’État français lui répond : « Tout meurt à point à qui sait attendre ». En outre, le chef d’État français est manipulateur, instigateur de crimes dans l’ombre : « Cette nuit-même, il nous faut pleurer Kodjo Médiros ».

Cet état d’âme est caractéristique de la politique étrangère de la France :
« Certes, écœurés de voir du sang sur les mains de l’Élysée, des centaines de Français avaient descendu dans les rues en grognant. Mais aussitôt l’Élysée les avait endormis, en leur jetant aux yeux la poudre fulminante de la raison d’État. Le chef d’État français, alors définissant la politique étrangère de la France, en substance avait déclaré qu’ « à la façon d’un obus qui jaillit en balayant tout sur son passage, la France, par bataillons, par régiments, n’hésitera jamais à surgir n’importe où l’appelle son destin, quitte à labourer tout devant elle, à grands sillons que seul abreuvera l’impur sang des importuns ».

Le style de l’auteur

Style vif, désinvolte, parfois délibérément amphigourique, pour illustrer le creux, le vide et l’absurde qui caractérisent le langage politique. La clarté, la précision et la force de la narration font que le lecteur croit voir la vie réelle s’animer sur les pages. Le récit, de la première page à la dernière, est plein de suspense et de rebondissements qui tiennent le lecteur en haleine. Qui plus est, le langage et les traits physiques des personnages sont parfaitement représentatifs de leurs caractères, et leurs caractères déterminent leurs destins.

Portée philosophique et morale de l’ouvrage

« Un roman sur la dictature togolaise…coup d’État, violence, corruption, népotisme, répression militaire y sont abordés. C’est en fait une caricature presque parfaite du Togo hier comme aujourd’hui.»
– Journal L’Alternative, No. 89 du 26 juillet 2011.

 

Jeannette Assiba Kugblenu

Journaliste, Nantes

NDLR :

DU SANG SUR LE MIROIR – Cosmos Eglo Akoete
Éditions L’Harmattan – Encres Noires – ROMAN

Résumé
Le meurtre de deux étudiants provoque des soulèvements qui secouent le Togo, pays dirigé d’une main de fer par le général Télou, un protégé de la France. Alors l’Élysée, s’inspirant de ces soulèvements matés dans le sang, s’empresse de fabriquer « quelque chose plus beau que le fusil », ce quelque chose dont le chef d’État français confie la recette aux chefs d’État d’Afrique francophone à La Baule.

ISBN : 978-2-296-99336-5 * septembre 2012 * 206 pages * 20,50 €

Comments9
Monique Combey Posted 22 novembre 2014 at19 h 54 min   Répondre

Moi je rends hommages à Cosmos Akoete Eglo. Je faisais partie d’une délégation qui rencontra cet écrivain dans une ville européenne dont je préfère taire le nom, pour des raisons de sécurité.
La force de cet auteur réside dans sa capacité à résister tant à la censure qu’à l’autocensure.
En effet, dans l’espace et dans le temps, les régimes totalitaires ont toujours cherché à étouffer la création littéraire, souvent taxée de subversion. Alors, pour se préserver de la répression, les gens de lettres (écrivains et journalistes) ont souvent choisi d’avaler leurs plumes ou, tout au moins, de les émousser, en évitant, le plus possible, de s’aventurer dans la jungle des « thèmes périlleux ». Ainsi naquit l’autocensure !
En Afrique, ils sont légion, les écrivains qui, par crainte de représailles, s’enferment dans les thèmes traditionnels qu’on retrouve souvent dans le « roman du village »: époque coloniale, conflit de générations, contes africains, etc.
Les auteurs africains « hardis » se comptent donc au bout des doigts. Parmi eux, Cosmos Akoete Eglo.
Du Sang sur le Miroir est un roman politico-historique qui jette la lumière sur les dessous du processus de démocratisation en Afrique francophone, sous la bannière de la France, avec pour point de départ, la conférence de La Baule. Sous la fougue d’une plume vivace, fertile et désinvolte, l’écrivain ne tarie pas de mots pour fustiger non seulement la duplicité de la France (Pyrrhus et Sapeur pompier !), mais aussi la soif de pouvoir qui conduit les dictateurs africains à recourir à l’artillerie nationale pour broyer leurs populations.
Comme il fallait s’y attendre, cet ouvrage attira toutes les foudres sur la tête de son auteur. Au Ghana où il s’était réfugié, les autorités ghanéennes firent pression sur Cosmos de supprimer la publication de son ouvrage, déjà en cours de publication en France (nous avons eu accès aux preuves matérielles de cette pression). Le refus de Cosmos lui coûta toute une série de représailles. Ces représailles prirent des allures de persécution, après que les autorités ghanéennes s’aperçurent que l’écrivain avait réussi à enregistrer secrètement leurs propos sur un téléphone cellulaire, avant de les transférer sur un disque compact qu’il envoya à l’agence des Nations Unies pour les réfugiés, en Suisse.
En janvier 2009, Du sang sur le Miroir parut en France, aux éditions Edilivre. Un an plus tard, en février 2011, Edilivre, évoquant des menaces reçues, interrompit la publication de l’ouvrage !
Tous ces événements dramatiques, auraient conduit beaucoup d’écrivains à briser leurs plumes et dire adieu à la création. Cependant, à notre grande admiration, l’homme que nous avons rencontré, après une brève période de stress, avait rallumé ce qu’il se plaisait d’appeler « la flamme » de sa vie : la passion d’écrire !
Oui, Cosmos, à ses dires, a deux ouvrages en chantier actuellement : le Monstre jaune (roman) et l’Affaire du Chat (recueil de nouvelles). Quelle ténacité ! Hommages à Cosmos Akoete Eglo !
Monique Combey
Genève

Ella Essien Posted 26 novembre 2014 at22 h 37 min   Répondre

Que ceux qui se sentent morveux se mouchent !
J’ai lu sur certains sites des réactions adverses de certains lecteurs (tous des Français) qui s’en prennent à Cosmos, l’accusant de déclencher des sentiments anti-français à travers son œuvre. Franchement je ne vois pas en quoi ce livre fermente l’anti-français. Je comprends le désarroi de ces personnes qui s’acharnent sur mon compatriote Cosmos Eglo et son livre Du sang sur le miroir. Jamais plume n’avait si bien révélé les dessous de la politique étrangère de la France.
Décidément ce livre fait peur, comme l’a si bien dit notre compatriote Nelson Amenda (poète togolais, aujourd’hui vivant au Canada) dans un poème qu’il dédia à Cosmos Eglo (copie ci-dessous).
Essien Ella
Anecho

Les dictateurs malades d’un livre

Un livre qui répand la terreur,
Livre qu’un écrivain en sa fureur
Inventa pour punir les dictateurs de la terre,
Du sang sur le miroir, puisqu’il faut l’appeler par son nom,
Capable d’emporter en un jour le bâillon,
Faisait aux tyrans la guerre.
Ils ne vociféraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A faire l’air d’un lecteur ravi ;
Aucun passage du livre n’excitait leur envie,
Et policiers et gendarmes n’épiaient
que les libraires, supposés hors-la-loi;
Les barons se fuyaient:
Plus de sommeil, partant plus de joie.
Le Fort tint conseil, et dit : «Mes chers amis,
Je crois que la littérature a permis
Pour nos crimes cette infortune ;
Que le plus assassin de nous
Se sacrifie aux traits du galant courroux ;
Peut-être il nous tirera de la dérision commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels incidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point, voyons sans complaisance
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes instincts gloutons,
J’ai dévoré écrivains et journalistes comme des moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense ;
Même il m’est arrivé quelquefois, par mégarde, d’avoir mangé
Le clergé.
Je me sacrifierai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit exiger selon toute justice
Que le plus meurtrier périsse.
– Sire, dit un griot, vous êtes trop bon Roi ;
Votre humanisme fait montrer trop de délicatesse ;
Et bien, tuer écrivains, journalistes, sotte espèce,
Est-ce un crime ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les massacrant beaucoup trop d’honneur.
Et quant au clergé l’on peut dire
Qu’il méritait tous les maux,
Etant de ces gens-là qui dressent les hommes comme des animaux,
S’évertuant à les nourrir de chimères et bâtir sur leur dos des empires.
Ainsi dit le griot, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa plus approfondir
Des ministres, ni des préfets, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les grands criminels, jusqu’aux simples mâtins,
Aux yeux de chacun, étaient plutôt des saints.
L’homme de la rue vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Que près d’une fontaine publique passant,
La faim, la soif, le désespoir, et je pense
Quelque instinct aussi me poussant,
Je bus cette eau de toute la force de ma langue.
J’en avais pourtant le droit, s’il faut parler net.
A ces dires on hurla haro sur le baudet.
Un procureur quelque peu militant démontra par sa harangue
Qu’il fallait sacrifier ce vaut-rien, ce cannibale,
Ce maudit, ce scélérat, qui causait tout leur mal.
Sa soif fut jugée un cas pendable.
Boire l’eau d’autrui ! Quel crime impardonnable !
Seule la mort était capable
D’effacer son forfait : c’est ce qu’on lui fit bien voir.
Selon que vous serez militant ou indésirable,
Les jugements du Fort vous rendront blanc ou noir.

Nelson Amenda
Poète

Yves Pigout Posted 29 novembre 2014 at19 h 54 min   Répondre

Ce que moi je reproche à ce livre, c’est l’usage trop abondant (pour ne pas dire ennuyeux) du mot « fameux » tout au long du texte. À part ce tic nerveux de l’auteur, c’est un livre propre à capter l’intérêt de tout lecteur averti, de par la vivacité et l’éloquence du style, le contenu de l’histoire ainsi narrée, une intrigue à vous couper le souffle, avec des rebondissements les plus inattendus.
On a souvent reproché à cet auteur de ne pas entretenir assez de contact avec le public. Je crois que ce reproche ne tient pas en compte les préoccupations sécuritaires de cet écrivain dont la vie serait menacée par le fait même de la publication de son livre. N’oublions pas que la publication de ce livre fut suspendue en 2011 en France, après que l’éditeur (Edilivre) eut reçu des menaces (l’Harmattan republiera le livre plus tard).
D’ailleurs, l’auteur lui-même exprime si bien ses angoisses au début et à la fin du chapitre 10 de son livre.

« As-tu jamais été l’être à tuer ? As-tu jamais été pourchassé par la haine d’un Caligula ? Si seulement tu peux imaginer ce que c’est ! C’est le déferlement du tout-puissant sur le fragile, d’un côté le cruel, de l’autre l’innocent. C’est une poursuite infernale, cette rage, cet acharnement contre la vie humaine.
Ainsi traqué, harcelé, menacé, te voici torturé par l’inquiétude, la peur, l’angoisse, la hantise de la mort. Alors, à quel prix survis-tu ! Le monde entier se promène sous le ciel ensoleillé. Pas toi. Le monde entier s’égaye en plein air. Pas toi. Te voici cloîtré, barricadé, emmuré, terré. Te voici donc, à perpétuité, séquestré dans un cercle vicieux : s’enterrer pour vivre, vivre pour s’enterrer. Et si seulement tu peux te conserver vivant. Tant s’en faut. Une ombre sur le mur, un pas dans le couloir, un murmure derrière toi, un cliquetis, et te voici mort, déjà mort, en tout cas plus mort que vif. »
………
« L’ambassadeur de France, d’un air amusé, déplia le journal. Il parcourut des yeux la première page. Un gros titre s’étalait en caractères gras : Du sang sur le miroir. Le reste, presque tout le reste était trempé de sang. Seuls demeuraient clairs et lisibles les derniers mots du dernier paragraphe :

‘‘Ne feignez point de sentir du roman dans cet ouvrage. Car c’est en vain que vous refoulerez ainsi l’horreur de tous ces faits que je vous ai révélés…au risque de me faire égorger’’.
Yves Pigout

Jeannette Assiba Posted 6 décembre 2014 at23 h 24 min   Répondre

Fiche de lecture

Titre de l’ouvrage : Du sang sur le miroir

Auteur : Cosmos Eglo

Situation de l’œuvre dans la vie de l’auteur : Du sang sur le miroir est le premier roman de Cosmos Eglo, journaliste de son état, né le 6 mars 1963 à Lomé.

Contexte historique et culturel : Cosmos Eglo fit publier cet ouvrage chez Édilivre en janvier 2009, puis chez l’Harmattan en septembre 2012, après qu’Édilivre, évoquant des menaces reçues, eut supprimé l’édition de l’ouvrage. Inspiré de l’histoire du Togo, du coup d’État militaire de janvier 1963 (comme l’indique l’incipit « Lomé, une nuit de janvier 1963 ») jusqu’à l’époque tourmentée des années 1990s, cet ouvrage est un regard rétrospectif, à l’heure du bilan (sous fiction romanesque ou non) sur le processus de démocratisation en Afrique.

Genre : roman

Thèmes : Coup d’État militaire, dictature, détournement de deniers publics, obsession de l’exercice du pouvoir politique, culte de la personnalité, mainmise des anciennes métropoles sur les anciennes colonies…

Découpage de l’œuvre : ici, la progression de l’action suit un schéma quinaire.

Après des années d’exil volontaire en France, Kodjo Médiros (le héros) revient à Lomé. Il fonde un parti politique, se porte candidat aux élections présidentielles et, déjà, se voit dans la peau de président de la République…

Kodjo perd les élections. Qui plus est, un coup de force de l’armée togolaise interrompt le processus électoral.

Sous les auspices de l’Élysée, Kodjo mène mille intrigues pour s’emparer de la magistrature suprême, en passant par les fonctions de Premier ministre. Devenu chef du gouvernement, il a recours à l’assassinat politique pour éliminer ses concurrents. Puis il fait volte face et tente de conquérir définitivement le pouvoir en se mettant dans les bonnes grâces de la Maison-Blanche.

Kodjo se retrouve dans un engrenage. Tous ses manèges vont à la vau-l’eau. Il n’a d’autres alternatives que le chantage.

Kodjo est assassiné sur ordre de l’Élysée.

Personnages principaux et leurs relations :

Tino, opposant politique, candidat présidentiel.

Dopé, opposante politique, candidate présidentielle.

Kodjo (le héros), opposant politique, candidat présidentiel, acolyte, puis antagoniste et obstacle à Tino et Dopé.

General Télou, chef de l’État, antagoniste et obstacle à Kodjo, Tino et Dopé.

Jacques Rocard, ambassadeur de France au Togo, mentor, puis antagoniste et obstacle à Kodjo.

Bill Gordon, représentant de la Maison-Blanche, mentor à Kodjo

Analyse des personnages

Bill Gordon : Autoritaire, plein de morgue, richissime, corrupteur et manipulateur. Il incarne la puissance des États-Unis d’Amérique, exerçant une grande influence sur Kodjo dont la plupart des actions sont dictées par lui.

Jacques Rocard : fourbe, filou, « une tête de renard, de petits yeux sournois éclairant une mine lutine », manipulateur, hypocrite, instigateur de crimes, tire les ficelles dans l’ombre et fait agir Kodjo.

Dopé : Corpulence de titan, l’air hargneux, toujours nerveuse, voix tonitruante, l’allure martiale. Elle est rude, « elle ne crache que des crudités », et ne plaisante jamais. Personnage émotif, incontrôlé et sensible, son caractère détermine ses loisirs (les arts martiaux) et ses options politiques : changement radical, lutte armée.

Tino : Des yeux rieurs, toujours souriant, agréable à vivre, douceur d’enfant, parle d’une voix posée, sans contractions du visage ni gestes superflus. Il est circonspect, « mesure et pèse chacun de ses mots ». Logique, calme, serein, maître de lui-même en toutes circonstances, il est pacifique à l’ extrême, éprouvant une terrible répugnance pour la moindre brutalité, et de là ses loisirs (tennis et l’orgue), aussi bien que ses options politiques : non-violence, sens du compromis.

Général Télou : Personnage aux allures bestiales. « Des dents carnassières », « des nerfs taillés au burin ». Il est rude, brute et inculte : « Le président de la République s’habillait de travers, se mouchait du revers de sa veste, crachait sur la moquette, urinait du haut de son balcon, ostensiblement tripotait les seins de ses invitées. Un jour, dans un noble souci de galanterie, le président de la République exhiba crûment les garnitures de ses entrecuisses, frappant ainsi les yeux d’une éminente personnalité. Enchantée, la dame s’évanouit sur le coup ! » C’est un tueur psychopathe dont le nom est passé sous silence (le sergent X) dans le prologue, mais que le lecteur retrouve et identifie facilement tout au long du récit.

Kodjo Médiros : Héros du récit, connaît une enfance difficile. Orphelin de mère dès le berceau, il n’hérite de son père (concierge à la SGGG) que misère. Cette enfance pénible le motivera à trimer dur pour gagner sa vie. Il se sent « prédestiné à combattre pour vivre ». Aussi ne se tolère t-il pas la moindre défaillance dans ses visées : « Aux ânes bien nés, le malheur n’attend pas le nombre des ratés ». Telle est sa philosophie. Cette quête pour une vie meilleure évolue rapidement, devient la soif d’une vie de débauche et, plus tard, un appétit morbide pour l’exercice du pouvoir politique. « Sur les bancs de l’école, se confiant à son instituteur, il dit qu’il rêvait d’exercer le métier de chef d’État ».

Son physique, d’ailleurs, reflète à merveille son état d’âme. Haut sur pieds, mise cossue, mine fière, yeux pétillant d’ardeur, front fuyant et plein d’intelligence. Il en sort malin, ingénieux et opportuniste, se prêtant à tous les coups bas, dans sa quête effrénée du pouvoir. Devenu Premier ministre, « il retrouve sa vie », se montre friand des délices gustatifs et des plaisirs charnels. Ainsi, amoureux de sa langue, passionné de la table, il engouffre lapins, moutons et vaches au cours de déjeuners monstres. Tout au long du jour, il se perd en bombances et, au bureau, accueille ses maîtresses deux à deux jusqu’à midi. Son ambition devient folie des grandeurs. « Il préférait commander », « il rêvait de briller du haut de son empire ».

Personnage dynamique, Kodjo, obsédé par la prise du pouvoir, subit un changement dramatique. Du filou qui se contente de recourir aux coups bas pour éliminer ses adversaires politiques, il devient un tueur. Bien sûr, cette métamorphose naît d’un drame intérieur que le narrateur a si bien dévoilé. « …aussitôt le refroidit un frisson de gêne, et quel silence alourdit son âme. Il n’avait jamais attenté d’une façon quelconque à la vie d’autrui, et il n’avait jamais pensé qu’un jour il en arriverait là. Encore silence. Long silence. Et sursaut : il n’allait tout de même pas s’embarrasser de scrupules ! (…) Écraser ! Tel est le secret pour sortir victorieux de cette mêlée dans laquelle il s’est engagé, mieux, tel est le secret pour en sortir vivant. Dévorer pour ne pas se faire dévorer, écraser pour ne pas se faire écraser. Désormais il s’intégrait, désormais il adhérait pleinement à l’esprit de cette lutte où coup bas, violence et crime sont autant de recettes inaccessibles au néophyte qu’il était jusqu’alors. Caprices, les murmures de son cœur ; caprices, les tremblements de sa conscience. Maintenant il va se boucher les narines pour extraire l’or des fèces, maintenant il va fermer les yeux pour extraire l’or du sang. »
Face au péril, Kodjo, aveuglé, engourdi par son appétit du pouvoir, choisit la fuite en avant, et s’ébranle vers la menace, ce qui le perdra.

Personnage invisible et anonyme : le chef d’État français, fourbe, cynique, incarnation de la duplicité. Quand le général Télou se plaint de ce que Kodjo soit encore en vie, le chef d’État français lui répond : « petit Kodjo deviendra grand, pourvu que la France lui prêtre vie ». Et devant l’impatience de Kodjo de voir la France assassiner le général Télou, le chef de l’État français lui répond : « Tout meurt à point à qui sait attendre ». En outre, le chef d’État français est manipulateur, instigateur de crimes dans l’ombre : « Cette nuit-même, il nous faut pleurer Kodjo Médiros ».

Cet état d’âme est caractéristique de la politique étrangère de la France :
« Certes, écœurés de voir du sang sur les mains de l’Élysée, des centaines de Français avaient descendu dans les rues en grognant. Mais aussitôt l’Élysée les avait endormis, en leur jetant aux yeux la poudre fulminante de la raison d’État. Le chef d’État français, alors définissant la politique étrangère de la France, en substance avait déclaré qu’ « à la façon d’un obus qui jaillit en balayant tout sur son passage, la France, par bataillons, par régiments, n’hésitera jamais à surgir n’importe où l’appelle son destin, quitte à labourer tout devant elle, à grands sillons que seul abreuvera l’impur sang des importuns ».

Le style de l’auteur

Style vif, désinvolte, parfois délibérément amphigourique, pour illustrer le creux, le vide et l’absurde qui caractérisent le langage politique. La clarté, la précision et la force de la narration font que le lecteur croit voir la vie réelle s’animer sur les pages. Le récit, de la première page à la dernière, est plein de suspense et de rebondissements qui tiennent le lecteur en haleine. Qui plus est, le langage et les traits physiques des personnages sont parfaitement représentatifs de leurs caractères, et leurs caractères déterminent leurs destins.

Portée philosophique et morale de l’ouvrage

« Un roman sur la dictature togolaise…coup d’État, violence, corruption, népotisme, répression militaire y sont abordés. C’est en fait une caricature presque parfaite du Togo hier comme aujourd’hui.»
– Journal L’Alternative, No. 89 du 26 juillet 2011.

Fiche de lecture conçue et présentée par :

Assiba K. Jeannette
Journaliste
Nantes

Sabrina Adolphe Posted 7 décembre 2014 at14 h 09 min   Répondre

J’ai lu ce livre en décembre 2012, durant un stage en France. Comme toute œuvre humaine, le récit présente des faiblesses d’une part, et d’autre part des forces. Les manquements du récit résident dans le fait que l’analyse psychologique soit exclusivement focalisée sur le héros, Kodjo. Qu’en est-il des personnages secondaires ? On les voit agir comme des robots, leurs actions se déroulent comme sur un écran de cinéma, sans que le lecteur puisse savoir ce qui se passe dans leurs têtes, ou saisir les motivations internes qui déterminent leurs actions.
Le point fort du récit, c’est la puissance de l’intrigue. Je n’ai jamais vu pareille intrigue dans une œuvre d’un auteur africain. Quelle intrigue ! Quand j’ai ouvert ce livre, dès la première page je me suis sentie gluée, emportée par le récit. Impossible de s’arracher, ou d’interrompre la lecture, tant le suspense est à vous couper le souffle.
Je conseille vivement à cet auteur de présenter son ouvrage à un concours littéraire.
Sabrina Adolphe
Dudelange, Luxembourg

Delyo Willy-Bence Posted 11 décembre 2014 at21 h 42 min   Répondre

Je ne partage pas l’opinion de Sabrina qui prétend que l’auteur a exclusivement focalisé la construction psychologique sur le héros (Kodjo) au détriment des personnages secondaires.
Tout récit bien construit met en relief le personnage central (le héros) qui est fortement caractérisé, plus caractérisé que les personnages secondaires. Au fait, les personnages secondaires gravitent autour du héros. Leur présence sert uniquement à mettre en valeur la vie du personnage central.
Tout au long de ce livre, Cosmos a fourni une représentation parfaite des personnages secondaires dont les destins se croisent et s’impliquent dans le nœud de l’intrigue.
Mais je suis de ceux qui pensent que cet auteur formidable se doit de sortir du maquis, et se faire connaître du public.
Delyo Willy-Bence
Toronto, Canada

Jane Lawson Posted 3 janvier 2017 at15 h 23 min   Répondre

Je n’aime pas ce livre. Trop polémique. Critique à sens unique. Aucune analyse objective. ça ne vaut rien.

Jane

Adelaida Feldmann Posted 24 février 2017 at15 h 08 min   Répondre

Je me demande si Jane a bien lu cet ouvrage, puisqu’il s’agit d’un roman et non d’un essai. C’est dire que Du sang sur le miroir ne comporte aucune analyse, ni à sens unique ni à double sens. Ne critiquez par pour critiquer! Cet livre est un chez-d’oeuvre! Seulement, je ne blâme pas Jane. C’est plutôt l’auteur que je blâme. Quand on disparaît dans la nature après avoir écrit un livre, on ne peut que rester inconnu et incompris.

Adelaida

Ludovic Lasoupe Posted 6 mars 2017 at11 h 03 min   Répondre

Tous mes compliments pour votre fiche de lecture qui explore à merveilles les profondeurs de ce livre. Moi aussi j’ai lu ce livre. Je dois dire que je le trouve super. Une intrigue formidable! Qui plus est, quel plaisir j’ai éprouvé à retrouver le Togo à travers cet ouvrage, avec des noms de quartier comme Bè, Kodjoviakopé, Adamavor, etc. Ma belle-famille se trouve au Togo. J’y étais entre 1992 et 1998. C’est pourquoi je reconnais facilement l’histoire sanglante du Togo dans ce livre. On y retrouve tous les grands événements qui ont marqué l’agonie du parti unique au Togo, de l’affaire des cadavres jetés dans la lagune jusqu’à la prise des parlementaires en otages.

En revanche, l’auteur demeure mystérieux. J’ai pu lire sur certains sites qu’il a donné une conférence de presse à Berlin en 2012. Ce n’est pas assez. Je demande à cet auteur de donner vie à son livre en organisant une communication intense autour de lui. Cosmos, va vers le public. Découvre-toi. Je lis ici que cet auteur se doit de rester dans l’ombre à cause de « préoccupations sécuritaires ». Faux problème. Nous ne sommes plus à l’âge de la pierre taillée où des vampires pourraient jaillir de nulle part pour tordre le cou à un auteur, en pleine conférence de presse. Même Salman Rushdie donne des conférences de presse en public!

Encore une fois mes compliments aux initiateurs de ce site. C’est bien de promouvoir la littérature togolaise, et c’est surtout bien de lire des auteurs africains se préoccuper d’autre chose que le colonialisme. Bravo!

Ludovic Lasoupe
Namur, Belgique

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