Delikatessen – Théo Ananissoh
On 29 octobre 2017 | 0 Comments

Ceux qui me lisent depuis quelques années déjà savent que Théo Ananissoh fait partie des auteurs que je suis depuis… Je ne reviendrai probablement pas sur les circonstances de notre rencontre, vous le savez.
Delikatessen… un roman qui se déroule avec délicatesse — je n’ai pas pu m’en empêcher — sur trois jours. Sinon, comment traduire ? Ce titre peut être interprété suivant notre ressenti après lecture. Ce titre incarne ce roman. Une écriture incisive, comme disait Boubacar Boris Diop. Je rajouterai une écriture ciselée, drue. Théo Ananissoh nous renvoie à l’essentiel, sans fioritures. Ainsi, nous lirons les phrases courtes, très courtes. Et nous retiendrons notre respiration. Vous aimerions nous retourner en arrière – permettez ce pléonasme — mais, nous continuerons notre lecture, tant la suite s’annonçait décisive.

Une ode à Aného
Delikatessen est un roman que j’ai lu en Mina. Pourquoi ? J’ai traduit et répété ces expressions qui nous sont propres et si familières… J’ai vécu en direct avec les personnages. J’ai visité nos cimetières. J’ai marché sur la cote, dans les rues d’Aného. Je suis rentrée dans nos vieilles maisons coincées désormais entre le fleuve et l’Océan Atlantique. Ces lieux que nous n’osons rénover, ces grandes demeures « Style colonial, beaucoup de chambres – la grande cour et ses arbres fruitiers (P. 141) » chères à nos pères, qui sombrent dans une mort latente. J’ai remémoré ces lieux empreints des marques de fer rouge de l’esclavage, de l’origine de ces noms que nous portons, plus ou moins, avec fierté aujourd’hui. J’ai mangé koliko avec Enéas — quoique, j’ai accepté qu’on me rajoute du piment. Je refuse de m’habituer aux plats, même gastronomiques, qui manquent souvent de piquant, de l’Occident.

Quelques gouttes d’érotisme
Delikatessen… Euh… comment dire ? C’est intense et délicat à la fois. Un autre talent de Théo Ananissoh : l’écriture érotique. Sans trop en faire. En allant droit au but. L’essentiel. Juste ce qu’il faut. « Elle lui caresse le visage, l’embrasse. En réponse, Enéas se replace entre ses cuisses. Elle les écarte, entoure Enéas de ses bras. Il se frotte à elle comme avec précaution, reprend doucement vigueur. » (P.107)
L’auteur est un narrateur omniprésent, il est aussi conteur. En témoignent les phrases telles que : « Nous rapportons fidèlement. » (P. 162) ; « nous l’avons dit » (P. 184). Alors, un roman-théâtre ? Ou un roman-scénario ? Dans tous les cas, Delikatessen répond fidèlement à toutes ces interrogations. Avis aux réalisateurs, je serai la première fan !

Un continent, un pays corrompus. Un homme féministe !
Qu’en est-il du fond de ce roman ? L’histoire. Soit un de nos proches, soit nous-mêmes — pourquoi pas, ne nous voilons pas la face — l’avons vécue. Je m’abstiendrai à donner des détails ici. C’est un roman à mettre entre les mains de chaque femme et homme. Un roman à méditer ! J’ai eu l’impression que ce livre a été écrit par une femme. Je découvre ici un Théo Ananissoh féministe ! Il est tellement rare de lire un homme qui s’interroge avec justesse sur l’animalité de son semblable. Un homme qui pleure… Une femme qui lutte pour retrouver sa dignité. L’égalité ! Qui est le sexe fort ici ? L’auteur analyse les comportements humains et, plus finement, ceux des hommes sur la Terre de nos aïeux. Un pays dépourvu de ses richesses et de ses qualités où tout tourne autour d’un seul homme. En découlent les hommes soifs de pouvoir qui réduisent les femmes — celles-là mêmes qui les portent en leur sein — en un moins que rien. « Ce pays humilie la femme. (…) Ces hommes interrompus dans leur élan vital et qui s’y consentent, ces bouffons spoliés de la possession d’eux-mêmes sont des horreurs ; des ordures. » (P.99). Le jour où chaque homme respectera chaque femme ; le jour où chaque homme comprendra que son origine c’est la femme et que sans elle, il n’existerait pas ; ce jour-là, le mot féministe disparaîtra.
Déjà un demi-siècle qu’on dépouille ce pays de son âme. Près de trente ans que ses habitants luttent pour reconquérir leur nation, pour le respect des Droits de l’Homme. Ceux qui peuvent le fuient. Ils partent, très loin, avec leur intelligence…

« Un tour à travers la ville montre les résidences en ruines de ceux qui furent les premiers avocats, pharmaciens, médecins, ingénieurs du pays ; mais de ces pionniers aucun descendant qui fût romancier, nouvelliste, poète. »(P.142) Si, j’en connais et je peux en citer un : Théo Ananissoh. Son dernier roman, Delikatessen, paru aux éditions Gallimard — Continents Noirs, 200 pages, 18 € — le 05 octobre 2017. Surprenante comme date, n’est-ce pas ?

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